La folle histoire de Microsoft Azure.

L’affaire avait fait grand bruit il y a quelques mois déjà : Microsoft et Sony ont scellé un partenariat autour du Cloud et de l’IA. La déclaration officielle fut clair et précise, mais cela n’a pas empêché les interprétations et les fantasmes, qui ont pris parfois le pas sur la réalité. En parcourant les réactions sur le net, on se rend assez vite compte que Microsoft Azure est une chose étrange que beaucoup ne comprend pas forcément très bien.

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L’occasion parfaite pour nous d’essayer d’éclaircir le sujet, du mieux qu’on peut. Et plutôt que de vous proposer un simple lexique explicatif de ce qu’est ou n’est pas Azure, nous allons vous raconter son histoire…


Chapitre 1 – Un nuage sombre obscurcit l’horizon.


 

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Nous sommes en 2008. Et les perspectives d’avenir de Microsoft ne sont pas très réjouissantes : les ventes de PC sont en chute, l’OS maison Windows Vista est décrié de toute part (le sauveur Windows 7 n’arrivera qu’en 2009).  Apple et Google montent en puissance avec la vente de leurs smartphones et tablettes respectives et Microsoft n’a aucune solutions viables à ce moment. Les revenus pubs et recherche sur le net posent eux aussi problème…

La Xbox 360 connait un succès certain, mais le constructeur vient à peine de sortir de l’une des plus grandes crises qu’il connaîtra avec sa console et son célèbre RROD, et qui la rend inutilisable (le taux de panne des premiers modèles flirtait avec les 55% en 2009 encore).

Bill Gates quitte définitivement l’entreprise en 2008 pour se consacrer à sa fondation, comme il l’avait prévu.  C’est aussi l’année de la « grande récession » comme l’écrit Satya Nadella dans son livre Hit Refresh. Et avant même l’arrivée de ce choc financier, Microsoft voit son action boursière en chute régulière.

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Steve Ballmer et Bill Gates.

Outre le départ de la figure emblématique du groupe, Redmond voit partir de ses rangs certains acteurs clés comme Kevin Johnson (président de Windows et Online Services Business) ou encore Peter Moore (à la tête de Xbox) quelques mois plus tôt.

En somme le tableau dépeint est peu engageant pour le géant informatique. Fragilisé, « moins cool » que ses concurrents directs et donnant l’impression de ne plus savoir quoi faire ni où aller.

Steve Ballmer, alors PDG du groupe depuis 2001, le sait très bien. Il vient de rater le « virage smartphone/tablette » et a pour objectif de ne plus subir ce genre revers.

En 2008 toujours, le « Cloud » commence à être un terme à la mode. Mais tout reste à faire. Seul Amazon avec le lancement d’Amazon Web Services (AWS) est déjà opérationnel à ce moment-là. Il deviendra d’ailleurs rapidement le leader du secteur. En juin 2008, le groupe mené par Jeff Bezos compte pas moins de « 180 000 développeurs » à l’œuvre pour construire les applications et les services pour la plateforme AWS.

Dans le même temps, Microsoft n’a aucune plateforme Cloud commercialement viable.

 


Chapitre 2 – La machine s’élance.


 

Steve Ballmer n’est pas totalement idiot et sait très bien que cette notion de « cloud » va devenir centrale. En réalité c’était même la suite logique dans la grande histoire de l’ère informatique.

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I’m sexy and I know it.

La révolution des années 80, où Bill Gates (posant majestueusement ci-dessus) voulait un ordinateur dans chaque maison et sur chaque bureau fût une réussite totale pour son entreprise. Les années 90, elles, ont vu l’émergence du « client et de l’ère du serveur » avec la démocratisation d’internet.

Comment arrive-t-on à l’ère du Cloud ? Comme le souligne Satya Nadella dans son livre, les coûts de maintenance de serveurs ne cessent de croître dans cette « mer de données » toujours plus imposante. L’arrivée de services comme Amazon, Office 365, Google ou Facebook rend les serveurs tels qu’on l’entend à l’époque, complètement obsolètes et inadaptés.

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C’est dans ce contexte-ci que la montée en puissance de l’informatique en « nuage » se forme et fait sens.  Elle va permettre de normaliser et de mettre en commun des ressources informatiques, tout en faisant baisser les coûts liés à la maintenance puisque certaines tâches s’automatisent.

Les fournisseurs de Cloud investissent massivement dans des data-centers autour du globe ce qui, in fine, permet un coût par utilisateur plus faible qu’auparavant.

« This was the Cloud Revolution » finit par écrire Nadella.

 


Qu’est-ce que le Cloud Computing ?


 

Au final, on parle, on parle… mais de quoi ? Souvent, les gens pensent qu’il ne s’agit que de stockage de données, un peu comme un gros disque dur géant… sauf que, ça n’est pas que ça.

La définition que Microsoft propose sur sa page Azure fera probablement parfaitement l’affaire pour comprendre, dans les grandes lignes, de quoi on parle :

« Pour simplifier, le cloud computing est la fourniture de services informatiques (serveurs, stockage, bases de données, gestion réseau, logiciels, outils d’analyse, intelligence artificielle, etc.) via Internet (le cloud) dans le but d’offrir une innovation plus rapide, des ressources flexibles et des économies d’échelle. En règle générale, vous payez uniquement les services cloud que vous utilisez (réduisant ainsi vos coûts d’exploitation), gérez votre infrastructure plus efficacement et adaptez l’échelle des services en fonction des besoins de votre entreprise. »

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Ce petit point étant traité, revenons à notre histoire, car la naissance de Microsoft Azure ne s’est pas faite en un jour. Nous sommes toujours en 2008 et Steve Ballmer a un plan qu’il ne partagera d’ailleurs pas dans sa lettre annuelle à destination des actionnaires du groupe.

Un jour, le grand patron décroche son téléphone et contact le « vice-président Recherche et Développement de la division ‘Online Services’ ». Cet homme a aussi la casquette de « vice-président de la division ‘Microsoft Business’ ».

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Pas de mystères, la personne à la double casquette se nomme Satya Nadella. Steve Ballmer vient de donner une mission, sans le savoir, à son futur remplaçant. Ainsi, Nadella prend la tête de ce qu’on appellera plus tard Bing. En somme tout ce qui touche à la recherche en ligne et la publicité.

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Le moteur de recherche de Microsoft sera le premier service à naître dans le cloud. Steve Ballmer a une idée en tête et va se servir de Bing et de sa « régie » publicitaire pour faire prospérer le cloud de Microsoft.

La pression était « énorme » sur les épaules de Microsoft. Il fallait répondre à Amazon et son AWS qui ne cessait de croître. Satya Nadella a donc pour mission de construire ce qu’on appellera bientôt Windows Azure (qui deviendra Microsoft Azure en 2014) et il n’a pas le droit à l’erreur :

« C’est possiblement ton dernier boulot chez Microsoft, parce que si tu échoues, il n’y a pas de parachute. Tu te crasheras avec. » lui dira Steve Ballmer, sans qu’il ne sache jamais si c’était de l’humour, ou que l’avertissement était sérieux.

Nadella prendra quelques jours de réflexion avant de finalement accepter ce challenge sans retour. « Okay, I’m in. »

 


Chapitre 3  – La construction commence.


 

Constructor sujetando un ladrillo construyendo un muro.

Satya Nadella va donc construire le moteur de recherche Bing et ainsi mettre en place les fondations technologiques qui serviront de terreau pour le futur. Tout ce travail est fait en amont du lancement de Bing en juin 2009.

Personne ne misait grand-chose sur ce nouvel essai du géant dans le domaine de la recherche face à Google, le tout puissant. Quelques années plus tard, Bing a trouvé sa (petite) place mais reste loin derrière son concurrent principal malgré tout de même un business à plusieurs milliards de dollars pour Microsoft.

 

RAY OZZIE, SUCCESSEUR DE BILL GATES COMME "ARCHITECTE LOGICIEL" EN CHEF DE MICROSOFT, PREND SA RETRAITE
Ray Ozzie

Parallèlement à la construction et au lancement de Bing, Ray Ozzie (alors architecte software en chef depuis 2008) avait mis en incubation un projet secret concernant une plateforme cloud, répondant au nom de code Red Dog.

 

De son côté, Satya aura l’occasion, à plusieurs reprises, de discuter avec l’équipe de Red Dog afin de voir ce qu’il est possible de faire ensemble.

Le « projet Red Dog », alors toujours en phase d’incubation va très vite bénéficier d’un sérieux coup d’accélération. Microsoft investit 8.7 milliards de dollars en R&D afin de mettre sur pied les « technologies cloud ».

Nous sommes en 2011, et Steve Ballmer donne une nouvelle fois une mission à Satya Nadella qui va alors diriger l’équipe STB (Server & Tools Business) et deviendra par la suite la division « Cloud & Entreprise Business ». Le patron de l’époque poussera largement des transformations clés notamment en rendant les mots  « Office » et « Cloud » presque indissociable. Mais en l’état, en janvier 2011, toute l’industrie voyait Amazon réussir à bâtir un business multi-milliardaire, et personne ne pensait que Microsoft puisse prétendre à quoi que ce soit. Le cloud de Microsoft à ce moment-là, ne générait que « quelques millions ». Peu de chose face à Amazon.

 


Chapitre 4 – Monsieur Cloud.


 

Pendant 3 ans, de 2008 à 2010 et sa période Bing, Nadella va apprendre le cloud : l’infrastructure, les opérations, l’économie… mais d’un point de vue consommateur et pas vraiment en tant que fournisseur de solutions cloud. Cette expérience sera salvatrice, lui permettant des prises de décision rapides avec sa nouvelle prise de position en janvier 2011 au sein de l’équipe STB.

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Satya Nadella (photo non-contractuelle)

Il jonglera avec deux écoles au sein de ce groupe qui représentait la 3ème plus grosse source de revenus pour Microsoft. Certains se rendaient tout à fait compte qu’un changement radical (nommé Cloud) arrivait, d’autres préférait le statut quo.

Le rôle du chef de cette divison est clair : il s’agit d’une transformation de Microsoft dans l’univers du Cloud.

Nadella explique alors avoir fait les choses qui s’imposaient pour gagner le respect et la confiance des équipes en place, afin de les emmener toutes vers un même objectif. Si cette phrase sonne un peu creux et cliché, elle est essentielle pour l’homme à la tête de Microsoft.

51ae3jD8IjL._SX332_BO1,204,203,200_Lorsqu’il était en école de commerce, Satya a parcouru « Young Men and Fire » de Norman Maclean. Ce livre raconte l’histoire tragique d’un feu de forêt qui a conduit à la mort de 13 pompiers parachutistes en 1949. Il s’avère que le chef de cette section, voyant que la situation dégénérait, avait proposé une voie de sortie pour extirper ses hommes de ce bourbier. Mais personne ne l’a écouté, ni même suivi. Il n’avait pas « construit le contexte commun nécessaire pour rendre son leadership efficace » conclut-il. Il avait pourtant toutes les compétences et l’expérience pour les sauver mais cela n’avait pas suffit.

En découle, pour Satya Nadella, l’urgence d’établir ce fameux contexte de confiance, de légitimité et de loyauté en tant que décideur. L’événement à venir ne se serait probablement pas aussi bien passé sans tout cela.

Collision dans 3…2….1…..

La collision entre l’équipe Red Dog (devenue enfin Windows Azure) et celle de STB menée par Nadella approche. La première équipe bat un peu de l’aile et n’arrive pas à mettre en place les ressources qui lui sont nécessaires. La seconde arrive en fin de vie, et doit assez logiquement embrayer sur le Cloud.

En « fusionnant » les deux mondes (Red Dog x STB pour schématiser), les solutions vont pleuvoir. Recrutement en pagaille en interne et externe de gens au CV impressionnant ; déploiement d’outils et de services qui feront d’Azure une des propositions la plus sérieuse du marché : machine learning et IA qui serviront à Bing, Xbox, Kinect, Skype, Translator

Ces fonctionnalités seront très vite proposées à des tiers. Et très rapidement Windows Azure devient capable d’analyser et d’apprendre en ayant accès à des montagnes de données.

Depuis lors, Satya Nadella deviendra « Monsieur Cloud » chez Microsoft.

 


Chapitre 5 – L’horizon teinte bleu Azure.


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[avance rapide >>]

Voilà donc un peu plus de 9 ans que Microsoft propose son service Azure. A quoi ressemble ce Cloud made in Microsoft aujourd’hui après tant de doutes, de péripéties et de concurrence féroce de la part d’Amazon ?

Microsoft connait un nouvel âge d’or depuis la prise de fonction de Satya Nadella. Cela coïncide avec la montée en puissance d’Azure au fil des années. A chaque trimestre, Azure croit à une vitesse soutenue. Lors du dernier bilan trimestriel, le cloud de Microsoft affichait une croissance insolente de 73%. Et c’est du même acabit trimestre après trimestre.

C’est en grande partie grâce à Azure que Microsoft est redevenu la plus grosse capitalisation boursière du monde, en dépassant les 1000 milliards de dollars. A l’heure où j’écris ces lignes et pour être tout à fait précis, Microsoft est à 1202 milliards de dollars et est toujours l’entreprise la plus cotée au monde, en alternance avec Apple.

Mais revenons à Azure. Microsoft a de grands projets pour son service cloud et s’en sert allègrement pour ses produits et services : notamment pour le service de streaming xCloud. La grande force pour ce service sera justement l’utilisation d’Azure.

Les points fort d’Azure

Le petit retard à l’allumage de BigM n’aura pas empêché de bâtir un empire bleu partout autour du globe à faire rougir Amazon. L’un des points forts le plus visible et immédiat concerne donc la couverture des data-centers Azure dans le monde. 54 régions à l’échelle mondiale dans 140 pays, Microsoft est aussi le seul présent en Afrique. La France est plutôt bien lotie avec 4 data centers (à Paris et Marseille).

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La couverture de Microsoft Azure sur chaque région du monde.

La tarification semble aussi être à l’avantage des services de Microsoft, qui se targue d’être en moyenne 5x moins cher que son concurrent direct AWS. 95% des 500 plus grosses entreprises utilisent Azure. De quoi asseoir sa réputation…

 


En espérant que cette petite histoire vous a plu. Écrite depuis juillet, elle n’avait pas fait l’objet d’une publication préalable, doutant de son intérêt et de sa pertinence.

Il y aurait aussi encore beaucoup à dire sur le « Azure » de 2019. Mais cela sera, peut-être, l’occasion d’une autre histoire à raconter ?


 

 

 

 

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