Le jeu vidéo: un bouc émissaire parfait?

Aussi loin que je me souvienne, le jeu vidéo a toujours été la cible de différentes attaques de la part des politiques et des médias. Alors qu’on pourrait penser qu’avec la démocratisation de cette activité ludique les choses se seraient calmées, force est de constater qu’il n’en est rien, bien au contraire.

Avant toute chose, je tenais à faire une précision qui me tient à cœur. Je vais citer des noms dans cet article. Par pitié, que personne n’aille chercher les comptes Twitter, Facebook ou autre, de ces personnes dans le but de les insulter. Non seulement ça peut vite déraper pour rien, mais en plus c’est contre-productif. En effet, ce ne sont pas les insultes qui vont faire évoluer les mentalités, bien au contraire, ça ne servirait qu’à donner des armes supplémentaires aux détracteurs du jeu vidéo.

Si vous êtes connecté à internet ou si vous avez une télé, vous ne pouvez pas être passés à côté de l’information du moment: un individu à giflé le président de la République en criant “Montjoie, Saint-Denis! À bas la Macronie!”. Ni une ni deux, les journalistes y ont vu le message d’un royaliste sans penser une seule seconde que ça pouvait tout simplement être une référence au film “les visiteurs”. Si “Montjoie, Saint-Denis” est bien un cri de guerre utilisé par les armées des rois de France, c’est aussi le cri de Godefroy de Montmirail (dit le hardi), interprété par Jean Réno, dans le film de Jean-Mari Poiré. Ce cri est d’ailleurs complété par la phrase “Que trépasse si je faiblis!”, notez la rime avec le “À bas la Macronie!” de notre gifleur masqué.

Bien entendu, pour les médias main stream, un tel acte ne pouvait pas provenir simplement d’un opposant politique, voir peut être pas du tout, il faut que ce soit un fou, un désaxé, pire, un fan de jeux vidéo! C’est ainsi que la presse à commencé à pointer du doigt les loisirs de cet homme, certains parlant de jeux de plateaux, d’arts martiaux médiévaux et, bien sûr, de jeux vidéo. Ainsi le journaliste Jeff Wittenberg n’a pas hésité à mettre en avant que l’auteur (présumé) était “amateur de jeux vidéo basés, notamment, sur le moyen âge”.

La méthode employée dans le cas présent est un sophisme par association. Un procédé rhétorique qui consiste à trouver un élément commun à deux autres pour associer ces derniers. Cela donne une impression d’évidence sur un raisonnement totalement biaisé. En clair, c’est une forme de manipulation. Ici, le point commun censé relier ce jeune homme aux jeux vidéo est le côté médiéval souligné par le journaliste, et appuyé par le “cri royaliste” évoqué plus haut.

L’utilisation du sophisme par association est courante, car il permet de désigner un coupable sans avoir à se poser de questions. C’est la violence qui est le plus souvent montrée du doigt, soit de manière explicite, soit implicite, ce qui est pire, car ça sous-entendrait que tous les jeux vidéo sont violents.

En février dernier, l’ancien député socialiste de l’Essone, Julien Dray, expliquait que des rixes mortelles entre bandes rivales étaient le fait de “gamins de 13-14 ans qui sont livrés à eux-mêmes et ont l’impression qu’ils sont en train de jouer au dernier jeu vidéo à la mode“. Pourtant l’élu reconnait que le problème ne date pas d’hier, parlant de “tradition d’affrontements avec des bandes en Essonne” et en précisant qu’il “y a toujours eu cette guerre de territoires” décrivant des trafics de stupéfiants et d’armes tout en soulignant que des groupes envoient les plus jeunes à l’affrontement. Pourquoi citer les jeux vidéo dans ce contexte historiquement violent? Tout simplement pour rejeter la faute sur les parents sans envisager de remettre en cause l’environnement social.

Autre exemple récent, en mai dernier, un jeune de 14 ans poignardait une camarade. Au micro de TF1, Hugo Martinez, président de l’association Hugo qui lutte contre le harcèlement scolaire, expliquait que “Dans les jeux vidéo, on vous apprend que vous avez 3 vies, alors que dans la réalité il n’y en a qu’une”. Cette phrase est l’illustration parfaire de comment prendre les joueurs pour des abrutis. Petite anecdote amusante cependant, pour illustrer ces propos, TF1 a mis des images de Fortnite, un jeu dans lequel on a, justement, qu’une seule vie par partie.

Et c’est là que le bât blesse. La grosse majorité des attaques envers le médium vidéo ludique est perpétrée par des personnes qui ne connaissent pas du tout le sujet. Ainsi on a pu voir un père de famille dire que, si son fils de 9 ans avait amené une arme à feu à son école, c’est parce qu’il voulait faire comme dans Minecraft, un jeu qui, rappelons-le, n’intègre pas d’armes à feu. De son côté le journaliste québécois Normand Lester, défini le RPG Fallout comme étant un jeu qui “permet aux adolescents désaxés de vivre leurs fantasmes sataniques de «tueurs en série»”. Quoi, vous l’ignoriez? Fallout est connu pour ses références à Satan voyons. La vérité c’est que Fallout est tout simplement un jeu qui laisse toute liberté au joueur, y compris celle d’être un bon samaritain qui aide son prochain, mais ça, il ne faut surtout pas l’ébruiter. Ce qui compte c’est de diaboliser le jeu, et pour le coup, au sens propre.

Mais la violence n’est pas la seule tare dont est accusé le jeu vidéo. l’écrivain Mehdi Derfoufi, auteur du livre “Racisme et Jeu vidéo”, présente son ouvrage en ces termes:

“En 2007, le monde du jeu vidéo est secoué par une violente polémique au sujet du jeu vidéo Resident Evil 5. Ce dernier est accusé de faire commerce du racisme, en invitant à se glisser dans la peau d’un américain blanc body-buildé, missionné dans une région africaine anonyme, et tuant des dizaines d’hommes et de femmes noires présentées comme de dangereux zombies infectés du virus T. Depuis, la communauté des joueurs et joueuses de jeux vidéo interpelle régulièrement les créateurs et créatrices des jeux sur les questions du racisme et du sexisme.”

N’ayant pas lu cet ouvrage, je ne pourrais donc pas me prononcer sur sa pertinence. En revanche, cette entrée en matière me dérange. Certes, Resident Evil 5 a fait polémique, mais uniquement à cause d’une scène au début du jeu. Scène dans laquelle on voyait un groupe d’Africains battre à mort quelque chose de non identifié, que l’on voyait bouger dans un sac fermé. Voir dans ce jeu un titre mettant en scène un “blanc body-buildé” qui tue des hommes et de femmes noires est, au mieux de la méconnaissance, et au pire de la mauvaise foi. D’une part, car, dans cet épisode, on interprète également Sheva Alomar, une jeune femme originaire de l’Afrique de l’Ouest, et d’autre part, car c’est le seul épisode se déroulant en Afrique, l’épisode précédent, par exemple, prenait place en Espagne.

Le sexisme est aussi régulièrement pointé du doigt dans les jeux vidéo. Sur ce sujet, Fanny Lignon, autrice du livre “Genre et jeux vidéo” propose une analyse intéressante, loin du côté manichéen qui oppose souvent deux camps. Selon elle, oui, on peut trouver du sexisme dans des jeux, tout comme on peut en trouver dans des films, ou des séries, ce n’est pas une spécificité au média vidéoludique. De plus, les choses évoluent.

Certains jeux vidéo intègrent des éléments sexistes, mais comme partout ailleurs. La société est sexiste, il y a du sexisme dans les médias. Je ne vois pas pourquoi il n’y en aurait pas dans les jeux vidéo.

Revenons en à la violence. Qu’en est-il au finale? De nombreuses études se contredisant ont été menées. En 2018, par exemple, l’une d’entre elles arrivait à établir une corrélation statistique. Le problème, c’est que cette même étude constate une différence en fonction de l’ethnie des joueurs, les enfants hispaniques observés n’ayant pas été influencés au contraire des enfants caucasiens. Dès lors on peut s’interroger sur ces résultats. Le jeu vidéo est-il la seule source de ces changements ou faut-il prendre en compte le contexte socio-éducatif? Vous me connaissez, c’est une question rhétorique.

Le professeur Christopher j Ferguson estime que l’influence des jeux sur les jeunes est minime, sauf si ces derniers souffrent, de base, d’un trouble du comportement social, de l’attention, ou autre. Avec son collègue, Malte Elson, ils illustrent leurs propos avec une expérience imaginaire:

“Prenez 200 enfants, mettez-en 100 dans une situation où ils voient leurs parents se battre une heure par jour et 100 devant des médias violents une heure par jour, puis évaluez leur état mental après un mois. Suggérer que ces enfants seraient affectés de façon ne serait-ce que comparable est complètement absurde”

En clair, les jeunes sont…jeunes, pas idiots. Ils savent faire la part des choses entre fiction et réel (spéciale dédicace pour vous monsieur Martinez).

Tout récemment, les résultats d’une étude menée sur 10 ans ont étés publiés. Cette dernière n’a trouvé aucune corrélation entre les comportements agressifs observés dans la vie réelle et la pratique régulière de jeux violents.

Mais dans tous les cas, le problème n’est-il pas un manque de conscience et de connaissance du sujet de la part de beaucoup de parents qui pensent que tous les jeux sont pour les enfants? Je suis sûr que très peu laisseraient leur progéniture regarder un film comme Full Metal Jacket alors que Call of Duty semble poser moins de soucis.

Au finale, ce qui est le plus triste dans tout ça c’est que les jeux vidéo sont, bien trop souvent, vus par le prisme déformant des médias qui se focalisent sur la violence, alors que les jeux sont bien plus que ça.

Ils peuvent être une fenêtre sur l’histoire à l’image de la série Assassin’s Creed, ou sensibiliser à la musique avec des titres comme Rocksmith. Ils peuvent traiter de différents sujets tels que l’homosexualité dans Tell Me Why, être un moyen de sensibiliser sur les maladies mentales comme le fait Hellblade, raconter une belle histoire comme le ferait un bon roman ou tout simplement permettre de passer un moment convivial entre amis.

Le jeu vidéo a cette richesse qui ne devrait pas être occultée par des journalistes en manques de faits divers et des politiciens avides de trouver un bouc émissaire aux problèmes dont ils sont souvent à l’origine.

Je vous laisse sur une note plus légère, avec ce détournement de l’intervention d’un de nos chers “experts” improvisés:

cajp

cajp

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